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Salles de classe au Tigré : comment l'Éthiopie a-t-elle détruit l'éducation ?

Écrit par : Ayman Ragab

La guerre du Tigré n’a pas seulement détruit des vies, des maisons, des hôpitaux et des moyens de subsistance, mais elle a aussi attaqué les fondements de l’avenir de la région, en privant toute une génération d’enfants d’éducation.

En janvier 2025, la Direction générale de la protection civile et des opérations d’aide humanitaire (ECHO) de la Commission européenne a indiqué que quelque 2,4 millions d’enfants d’âge scolaire au Tigré étaient privés d’éducation depuis trois années scolaires. Elle a également signalé que 88 % des infrastructures scolaires de la région avaient été endommagées. Ces chiffres ne décrivent pas simplement une interruption de l’éducation ; ils révèlent une crise générationnelle qui pourrait façonner l’avenir du Tigré pour les décennies à venir.

L’ampleur des dégâts est difficile à appréhender. Avant le conflit, le Tigré comptait plus de 2 200 écoles primaires et quelque 270 écoles secondaires. Une évaluation des dommages et des besoins, menée avec le soutien de la Banque mondiale, a mis en évidence de graves perturbations du système éducatif, soulignant que dans les zones évaluées en décembre 2021, seulement 40 % environ des élèves du primaire précédemment inscrits avaient repris le chemin de l’école.

De nombreux bâtiments scolaires ont été endommagés, pillés, occupés ou rendus inutilisables. Les salles de classe ont été privées de pupitres, de livres, de matériel de laboratoire et de matériel pédagogique. Les installations d'eau et d'assainissement ont également été détruites.

Des enseignants ont été déplacés, n'ont pas été payés, ont subi des traumatismes ou ont été séparés de leurs communautés. Dans certaines régions, faute de salles de classe adéquates, les enfants ont repris les cours dans des abris de fortune ou sous les arbres.

Cependant, la reconstruction du système éducatif au Tigré ne saurait se limiter à la simple réparation des bâtiments. Le véritable défi consiste à redonner aux enfants les moyens d'apprendre après des années de violence, de déplacements forcés, de famine et de détresse psychologique, selon… Arguments africains.

Trois années perdues qu'il est difficile de rattraper.

Un enfant qui manque trois années de scolarité ne retourne pas simplement en classe avec trois ans de plus que son âge réel. Il peut en revenir marqué par le traumatisme de la perte d'un membre de sa famille, le déracinement, l'insécurité alimentaire, la séparation d'avec sa famille ou l'exposition à la violence. Certains enfants ont été contraints de travailler ou de subvenir aux besoins de leur famille. D'autres ont été mariés très jeunes, ont migré ou ont assumé des responsabilités d'adultes.

On ne peut pas répondre aux besoins éducatifs de ces enfants en les réintégrant simplement dans leurs classes précédentes et en poursuivant leurs études comme si de rien n'était.

Nombreux sont ceux qui auront oublié les compétences en lecture, en écriture et en calcul qu'ils avaient acquises. D'autres devront apprendre aux côtés d'enfants plus jeunes, ce qui pourrait leur causer de la gêne et de la frustration. Les élèves qui préparaient leurs examens avant la guerre pourraient désormais se sentir trop âgés pour retourner à l'école. Les enfants handicapés et ceux vivant dans des communautés déplacées sont confrontés à des obstacles encore plus importants.

Le danger est que l'exclusion temporaire du système éducatif se transforme en abandon permanent.

Ceci est particulièrement dangereux pour les adolescentes. Dans les communautés touchées par le conflit, les filles qui abandonnent l'école ont moins de chances que les garçons d'y retourner. La pauvreté, les responsabilités familiales, l'insécurité, les mariages précoces et les violences sexistes peuvent tous constituer des obstacles. Sans un soutien ciblé, le Tigré pourrait connaître un creusement important des inégalités entre les sexes en matière d'éducation et d'emploi.

L'éducation est aussi une protection

On parle souvent de l'éducation comme si elle était dissociée de la protection de l'enfance. Pourtant, les écoles peuvent offrir aux enfants un cadre structuré et stable, des adultes de confiance, des interactions sociales, des repas, des informations sur la santé et un certain niveau de sécurité.

Lorsque les écoles disparaissent, les enfants deviennent plus vulnérables à l'exploitation, à la traite des êtres humains, au travail dangereux, aux migrations forcées, aux mariages précoces et au recrutement par des groupes armés. Déplacés, affamés, sans emploi et sans instruction, les jeunes ont moins de perspectives et moins de protection.

La Commission européenne a averti que la perturbation de l'éducation au Tigré s'accompagnait de risques accrus pour la protection de l'enfance et d'une exposition à des traumatismes psychologiques.

Ce lien est fondamental. Toute préoccupation concernant la militarisation ou l'exploitation politique des jeunes au Tigré doit s'accompagner d'une réelle préoccupation pour leur éducation. Condamner le recrutement des jeunes sans reconstruire leurs écoles ne fait que masquer le symptôme et ignorer l'une des causes profondes.

L’année scolaire ne résoudra peut-être pas tous les problèmes politiques ou sociaux, mais elle peut offrir une véritable alternative au désespoir.

Les traumatismes psychologiques font désormais partie intégrante de la crise de l'éducation.

Au Tigré, de nombreux enfants tentent d'apprendre malgré des expériences traumatisantes, même pour la plupart des adultes. Certains ont été témoins de meurtres ou de violences. D'autres ont perdu des parents, des frères et sœurs, des enseignants ou des amis. D'autres encore ont subi des sièges, la faim, le déplacement forcé ou une incertitude prolongée.

Les traumatismes psychologiques affectent la concentration, la mémoire, le comportement, le sommeil et les relations. Un enfant peut paraître inattentif ou perturbateur alors que la cause sous-jacente est la peur, la tristesse ou l'anxiété. Les enseignants ayant vécu le même traumatisme peuvent également en souffrir psychologiquement.

Par conséquent, le Tigré a besoin de bien plus qu'un programme traditionnel de reconstruction de l'éducation. Les écoles doivent s'intégrer à un système plus vaste de soutien psychosocial.

Les enseignants ont besoin d'une formation pour reconnaître les effets des traumatismes et soutenir les élèves touchés. Les écoles doivent également mettre en place des dispositifs d'orientation vers les services de santé mentale et de protection de l'enfance. Des espaces sécurisants doivent être créés où les enfants peuvent parler, jouer et renouer des liens de confiance. Un soutien psychologique doit également être proposé aux enseignants, qui sont censés prendre soin des enfants tout en faisant face à leurs propres deuils.

Traiter les enfants traumatisés comme s'ils avaient simplement des difficultés scolaires ne permettra pas une véritable guérison.

Les conséquences économiques s'étendront bien au-delà du cadre scolaire.

L’effondrement du système éducatif est aussi une crise économique. Les élèves d’aujourd’hui sont les futurs enseignants, professionnels de la santé, ingénieurs, agriculteurs, entrepreneurs, fonctionnaires et responsables communautaires du Tigré.

Lorsque des millions de personnes perdent des années d'apprentissage, les conséquences à long terme peuvent inclure une baisse de la productivité, une diminution des revenus, une hausse du chômage et une dépendance accrue à l'égard de l'aide humanitaire. La reconstruction du Tigré nécessitera une main-d'œuvre qualifiée, mais la guerre a perturbé le système chargé de développer ces compétences.

Les familles appauvries par la guerre peuvent avoir du mal à se procurer les uniformes scolaires, les transports, les livres ou la nourriture. Certains enfants peuvent être déscolarisés car leur famille a besoin de leur travail. La faim elle-même affecte également la fréquentation scolaire et la concentration.

Par conséquent, les programmes de cantines scolaires doivent être considérés comme des interventions à la fois éducatives et humanitaires. Fournir des repas peut encourager la fréquentation scolaire, réduire le stress des familles et aider les enfants à apprendre plus efficacement.

La reprise doit également inclure une formation professionnelle et technique pour les élèves plus âgés qui ne peuvent pas facilement réintégrer le système scolaire traditionnel. Les jeunes ayant perdu plusieurs années de scolarité ont besoin de possibilités flexibles pour acquérir des compétences pratiques et s'insérer sur le marché du travail. Sans ces parcours, la frustration et l'exclusion sociale s'aggraveront.

À quoi devrait ressembler la reprise ?

La priorité absolue est de mener une évaluation complète et transparente des écoles, des enseignants et des élèves dans tout le Tigré, y compris dans les zones touchées par des déplacements de population ou une administration contestée. Aucun plan de redressement ne peut être crédible sans informations fiables sur le fonctionnement des écoles, le nombre d'enfants privés d'éducation et les ressources nécessaires.

Deuxièmement, la reconstruction doit donner la priorité à des salles de classe sûres, à l'eau, à l'assainissement, à l'électricité, aux manuels scolaires et au matériel pédagogique. Les écoles devraient être reconstruites selon des normes plus élevées plutôt que d'être simplement restaurées à l'identique.

Troisièmement, le Tigré a besoin de programmes d'apprentissage accéléré pour aider les enfants à rattraper leur retard sans les contraindre à suivre un programme scolaire irréaliste. Les élèves devraient être évalués en fonction de leur niveau d'apprentissage réel, et non de leur âge.

Quatrièmement, les enseignants doivent être rémunérés régulièrement et bénéficier d'un soutien professionnel. Aucun système éducatif ne peut se redresser si ses enseignants sont pauvres, déplacés ou démotivés.

Cinquièmement, des mesures spéciales sont nécessaires pour les enfants déplacés, les filles, les enfants handicapés, les communautés rurales et ceux qui ont perdu leurs parents. L’égalité de traitement ne suffit pas lorsque les enfants ont subi des préjudices de gravité très différente.

Enfin, le financement de l'éducation doit être protégé des conflits politiques. Les enfants ne doivent pas être privés de leur droit à l'éducation en raison de désaccords entre les autorités fédérales et régionales. Le droit à l'éducation ne saurait être soumis aux allégeances politiques ni aux luttes de pouvoir.

Une épreuve pour la paix

L’accord de Pretoria a mis fin aux hostilités à grande échelle en novembre 2022, mais la paix ne saurait se mesurer uniquement au silence des armes. Elle doit aussi se mesurer à la capacité des enfants de retourner dans des écoles sûres, des familles de reconstruire leur vie et des institutions publiques de fonctionner.

On ne peut pas dire qu'une région où des millions d'enfants ont perdu des années d'éducation ait pleinement récupéré.

La communauté internationale a longtemps considéré l'éducation comme une question secondaire, à régler après l'alimentation, le logement et la sécurité. Mais au Tigré, cette approche n'est plus suffisante. L'éducation est directement liée à la protection, au redressement économique, à la stabilité sociale et à la paix.

La reconstruction des écoles du Tigré nécessitera des ressources considérables, mais le coût de l'inaction sera bien plus élevé. Une génération privée d'éducation subira des répercussions sur le marché du travail, la vie familiale, la santé publique et la stabilité politique.

Les enfants du Tigré ont déjà perdu des années irrémédiablement perdues. Mais il est encore possible de leur offrir la possibilité d'apprendre, de se reconstruire et de bâtir un avenir.

Cette responsabilité incombe au gouvernement fédéral éthiopien, aux autorités du Tigré, aux donateurs internationaux, aux organisations humanitaires et à tous ceux qui prétendent soutenir une paix durable.

Le redressement du Tigré ne commencera pas seulement par la reconstruction des routes ou des bâtiments gouvernementaux, mais lorsque ses enfants pourront à nouveau s'asseoir en toute sécurité dans des salles de classe, encadrés par des enseignants qualifiés, et avoir la possibilité d'imaginer une vie au-delà de la guerre.

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