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Amani Al-Tawil, dans une interview accordée à “ Zoom Africa News ” : Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) représente un défi existentiel pour la sécurité hydrique de l’Égypte… et le Caire noue de nouvelles alliances pour protéger ses intérêts sur le continent.

Amani Al-Tawil : Le Soudan, le terrorisme et les guerres par procuration sont les menaces les plus importantes venant d'Afrique.

Interview réalisée par : Badr Ahmed

Ces dernières années, l’Égypte a continué de remodeler sa présence sur le continent africain grâce à une stratégie fondée sur l’expansion des partenariats politiques, économiques et sécuritaires, parallèlement à l’escalade de la concurrence internationale en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique, et aux défis croissants liés à la sécurité de l’eau, au terrorisme et aux crises de stabilité dans les pays voisins.

À la lumière de ces changements, Zoom Africa News a mené une interview avec le Dr Amani Al-Tawil, expert en affaires africaines au Centre Al-Ahram d'études politiques et stratégiques, afin d'évaluer l'évolution des relations égypto-africaines, d'analyser la concurrence internationale sur le continent, de discuter des développements dans le dossier du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) et de souligner les défis les plus importants auxquels est confrontée la sécurité nationale égyptienne dans son environnement africain.

Et maintenant, voici le texte du dialogue...

Comment évaluez-vous l'évolution des relations égypto-africaines ces dernières années ? Et quels sont les principaux acquis du Caire en matière de renforcement de sa présence ?

Les relations égypto-africaines ont connu une transformation radicale ces dernières années, passant d'une approche réactive ou saisonnière à une stratégie plus institutionnalisée et durable. Le Caire a compris que son ancrage africain n'est pas seulement un enjeu diplomatique, mais constitue également une soupape de sécurité essentielle pour la sécurité nationale égyptienne.

Les gains les plus significatifs pour le Caire en matière de renforcement de sa présence sur le continent se manifestent peut-être dans son positionnement militaire et sécuritaire direct ; la présence égyptienne ne se limitant plus à des missions diplomatiques, mais s'est récemment traduite par des mesures très importantes, notamment l'annonce de l'envoi de forces égyptiennes en Somalie pour participer à la nouvelle Mission de l'Union africaine d'appui à la stabilisation (AUSSOM), ainsi que la signature de protocoles de coopération militaire et sécuritaire avec plusieurs pays du bassin du Nil et de la Corne de l'Afrique, tels que l'Ouganda, le Kenya, le Burundi et Djibouti.

Le Caire a également réussi à formuler une approche fondée sur le développement en échange de la stabilité, et s'est présenté comme un partenaire de développement grâce à la mise en œuvre de projets d'infrastructure géants par des entreprises égyptiennes, notamment le projet de barrage Julius Nyerere en Tanzanie, qui a contribué à rétablir la confiance et à démanteler l'image mentale négative ou historique que certains pays africains entretenaient.

Comment les pays africains perçoivent-ils le rôle de l'Égypte dans le contexte de la concurrence régionale et internationale ?

Les États africains ne considèrent pas l'Égypte comme une puissance étrangère, mais plutôt comme un acteur régional incontournable, doté d'une influence à la fois militaire et diplomatique. Toutefois, cette perspective africaine se divise en deux courants principaux.

Le premier courant perçoit l’Égypte comme un élément d’équilibre et une garantie de sécurité. Cette vision est clairement visible dans des pays comme la Somalie, qui comptent sur le poids militaire et politique de l’Égypte pour protéger leur unité et leur souveraineté face aux ambitions régionales et aux accords unilatéraux.

Le second courant, mené par l'Éthiopie et certains de ses alliés, se méfie des initiatives égyptiennes dans la Corne de l'Afrique et tente de les présenter comme des tentatives d'encerclement ou d'endiguement. Cependant, le Caire affirme constamment que ses partenariats dans la région visent à soutenir la stabilité régionale, à protéger la sécurité de la mer Rouge et la liberté de navigation, et ne sont dirigés contre aucun pays en particulier.

Comment les événements en Somalie, en Éthiopie, en Érythrée et à Djibouti affectent-ils la sécurité nationale égyptienne ?

La région s'étendant de la Somalie et de l'Éthiopie à l'Érythrée et à Djibouti représente le flanc sécuritaire de l'Égypte, et ses effets sur la sécurité nationale égyptienne sont directs et cruciaux.

Somalie : Elle constitue la première ligne de défense des pays riverains du golfe d’Aden. Tout démantèlement de l’État somalien, toute reconnaissance d’entités séparatistes, à l’instar de l’accord entre l’Éthiopie et le Somaliland, ou toute intervention extérieure dans la région, menace la stabilité directe de l’accès à la mer Rouge, ce qui influe directement sur la sécurité nationale égyptienne.

Éthiopie : Le barrage de la Renaissance représente un défi existentiel pour la sécurité hydrique de l’Égypte, non seulement à travers le dossier du barrage lui-même, mais aussi par son orientation vers des politiques hégémoniques régionales et sa volonté de créer un exutoire maritime à caractère militaire, ce qui pourrait perturber l’équilibre des pouvoirs dans la Corne de l’Afrique.

Quant à l'Érythrée et à Djibouti, elles représentent une profondeur logistique et géopolitique importante, car la présence égyptienne et le développement de partenariats avec ces pays, ainsi que la modernisation des ports et leur transformation en ports verts, visent à prévenir l'émergence de fronts hostiles susceptibles d'affecter la navigation vers le canal de Suez.

Quel impact la concurrence internationale en mer Rouge et dans la Corne de l'Afrique aura-t-elle sur les intérêts égyptiens ? La région deviendra-t-elle un théâtre de conflits régionaux plus vaste ?

Oui, la région s'est déjà transformée en un champ de bataille miniature de conflits internationaux et régionaux, et il existe une réelle possibilité que ce conflit s'étende lors de la prochaine phase.

La manifestation la plus visible de cette concurrence est la militarisation de la mer Rouge et le nombre croissant de bases militaires étrangères – américaines, chinoises, françaises et turques – à Djibouti et dans ses environs, ce qui réduit la marge de manœuvre stratégique pour la liberté de mouvement des Égyptiens.

Les intérêts égyptiens sont directement touchés car toute atteinte à la sécurité dans le détroit de Bab el-Mandeb a des répercussions immédiates sur le trafic maritime et les recettes du canal de Suez, affectant ainsi l'une des principales sources de revenus du pays. C'est pourquoi la diplomatie égyptienne maintient sa position de rejet de la présence de bases ou de forces militaires de pays non riverains de la mer Rouge.

Quels sont les principaux défis auxquels le continent africain est actuellement confronté ?

Le continent africain traverse une période d’instabilité sécuritaire et politique et est confronté à une série de défis interdépendants, notamment :

La crise de la gouvernance et les coups d’État militaires, notamment au Sahel et en Afrique de l’Ouest, et le déclin qui en résulte du concept d’État-nation.

Le terrorisme transnational, avec l'expansion d'organisations telles que l'EI, Al-Qaïda et Al-Shabaab à l'est et à l'ouest du continent.
Changement climatique et sécurité alimentaire, compte tenu des vagues de sécheresse et d'inondations qui frappent le bassin du Nil et la Corne de l'Afrique, et des vagues de déplacements et de migrations illégales qui en résultent.

La crise de la dette souveraine limite la capacité de nombreux pays africains à parvenir à un développement durable et à l'indépendance économique.

Quelles sont les implications de l'influence croissante de la Russie, de la Chine et de la Turquie en Afrique ?

L'influence croissante de la Russie, de la Chine et de la Turquie représente un remodelage du paysage géopolitique en Afrique et la fin du monopole occidental traditionnel sur le continent.

La Chine privilégie la diplomatie du développement, à travers des prêts, des investissements et des projets d'infrastructure, tandis que l'Égypte profite de cette tendance en intégrant ses ports et les corridors africains à l'initiative « Ceinture et Route ».

Quant à la Russie, elle se concentre davantage sur la sécurité et la coopération militaire, par le biais des groupes militaires autrefois connus sous le nom de Wagner, et qui opèrent désormais sous le nom de Légion africaine, ce qui a modifié les rapports de force au Sahel et en Libye, et nécessite une coordination égyptienne constante pour contrôler les frontières et protéger les intérêts stratégiques.

À l'inverse, la Turquie combine le soft power, à travers l'économie, les investissements, l'éducation et le théâtre, avec le hard power, à travers les bases militaires et les drones.

Ce qui a été notable récemment, c'est l'évolution positive des relations égypto-turques, la compétition concernant la Corne de l'Afrique, la Somalie et la Libye ayant évolué vers une coordination et un rapprochement stratégique, servant les intérêts des deux pays et réduisant les risques d'affrontement direct.

Comment l'Égypte peut-elle tirer profit de l'Accord de libre-échange continental africain ?

L’Accord de libre-échange continental africain représente une opportunité en or pour l’Égypte de s’affranchir des contraintes des marchés traditionnels et de renforcer sa présence économique sur le continent.

Les avantages de cet accord se concrétiseront par la transformation de l'Égypte en une plateforme industrielle et logistique exportant des produits d'origine égyptienne et des installations technologiques vers les marchés africains, en tirant parti des exemptions douanières prévues par l'accord.

Cela nécessite également le recours à des projets de connectivité géographique, notamment le projet routier Le Caire-Le Cap, afin de faciliter la circulation des échanges commerciaux et des marchandises entre le nord et le sud du continent.

De même, il convient de privilégier les secteurs dans lesquels l'Égypte possède un avantage concurrentiel, tels que les industries pharmaceutique, alimentaire et des matériaux de construction, ce qui contribuera à accroître les exportations égyptiennes et à renforcer son influence économique sur le continent.

Comment évaluez-vous l'évolution de la situation concernant le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) à l'heure actuelle, notamment à la lumière des déclarations répétées du président américain Donald Trump concernant l'injustice faite à l'Égypte au sujet du GERD, et quelles options s'offrent au Caire ?

Je crois que le dossier du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne (GERD) traverse actuellement une phase d'impasse délibérée des négociations du côté égyptien, après que le Caire a pris la décision claire de mettre fin à ce qu'il a qualifié de négociations futiles depuis fin 2023, après s'être convaincu qu'Addis-Abeba avait utilisé le processus de négociation comme prétexte pour imposer un fait accompli.

Quant aux déclarations du président américain Donald Trump, il a réaffirmé explicitement que le barrage de la Renaissance avait nui à l'Égypte et réduit son approvisionnement en eau, et il a récemment proposé une nouvelle médiation américaine pour parvenir à un accord global.

À mon avis, ces déclarations apportent un soutien politique international à la position égyptienne et confirment le bien-fondé des revendications égyptiennes.

L’Égypte ne rejette toutefois pas en principe la médiation internationale, mais elle stipule que les négociations doivent être sérieuses, définies par un calendrier précis, et qu’elles doivent aboutir à un accord juridiquement contraignant qui réglemente les processus de remplissage et d’exploitation, notamment en période de sécheresse, tout en rassurant l’opinion publique sur le fait que le niveau actuel du lac Nasser est suffisant, grâce à une gestion avisée des ressources en eau.

Concernant les options qui s'offrent à l'Égypte durant la phase actuelle, elles consistent en plusieurs voies parallèles, notamment :

L’option stratégique sur le terrain : elle consiste à adopter une politique d’équilibre approximatif, par le biais d’une présence militaire en Somalie et de la construction d’alliances régionales autour de l’Éthiopie, ce qui envoie un message de dissuasion clair : toute atteinte à la sécurité hydrique égyptienne aura un coût stratégique élevé dans les zones d’influence éthiopienne.

L’option diplomatique : internationaliser la crise et mobiliser le soutien international, que ce soit par le biais des États-Unis ou de puissances amies, afin d’exercer une pression politique et économique sur Addis-Abeba.

L’option interne : Elle consiste à poursuivre la mise en œuvre de projets de recyclage de l’eau, à revêtir les canaux et à agrandir les usines de dessalement, dans le but de réduire le déficit hydrique et de garantir les besoins futurs du pays.

Quelles sont les menaces les plus importantes venant de l'intérieur de l'Afrique que l'Égypte doit prendre en compte ?

À mon avis, le décideur égyptien devrait placer un ensemble de menaces au cœur de ses priorités lors de la prochaine phase, car elles affectent directement la sécurité nationale égyptienne, dont les plus importantes sont :

Le délitement de l’État-nation dans les pays voisins stratégiques, notamment au Soudan, où la guerre civile en cours provoque d’importants afflux de réfugiés, ainsi que des répercussions sécuritaires aux frontières méridionales de l’Égypte.

L'activité des groupes terroristes hybrides, qui combinent terrorisme traditionnel et réseaux de contrebande organisés (armes, personnes ou drogue) à travers le Sahara et les frontières occidentales et méridionales, s'est intensifiée.

Guerres par procuration, par l'utilisation des problèmes africains par certaines puissances régionales et internationales comme tactique de pression contre l'Égypte, dans le but de l'épuiser ou de la détourner d'autres problèmes régionaux, tels que Gaza, la Libye, la mer Rouge et Bab el-Mandeb.

Quelle est l'importance de la diplomatie économique pour renforcer l'influence égyptienne sur le continent ?

La diplomatie économique est le véritable moteur de toute influence politique en Afrique.

Les forces militaires et de sécurité sont capables de protéger les intérêts, mais les intérêts économiques partagés sont le véritable garant d'une influence continue et d'une meilleure acceptation de l'Égypte parmi les pays africains.

Si les pays africains n'ont pas le sentiment que la présence égyptienne a un impact direct sur leur développement économique, la création d'emplois pour leur population et le renforcement de leurs capacités, alors cette influence restera limitée et temporaire.

Ainsi, les projets d'interconnexion électrique, la création de zones industrielles égyptiennes en Afrique, l'exportation de savoir-faire technique, ainsi que la promotion de la coopération culturelle, artistique et scientifique, constituent autant d'outils efficaces dont dispose le Caire pour renforcer son image positive sur le continent et contrecarrer toute tentative régionale ou internationale de l'éloigner de son environnement africain.

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