Le Sénégal est au bord du gouffre… Comment le conflit entre Faye et Sonko a-t-il éclaté ?
Le Sénégal entre la présidence et la rue

Écrit par : Mohammed Omran
Il ne s'agissait pas d'un licenciement. Premier ministre sénégalais La destitution d'Ousmane Sonko ne se résumait pas à un simple remaniement ministériel ; elle marquait un tournant majeur dans le paysage politique du pays, révélant une profonde division au sein de la coalition qui avait porté l'opposition au pouvoir deux ans auparavant. Le président Baciro Diomae Faye, dont l'ascension politique était indissociable de celle de Sonko, se retrouvait en confrontation directe avec celui qu'il considérait comme le principal artisan de son accession à la présidence.

Alors que les différends entre les deux camps s'intensifiaient, le Sénégal est devenu un champ de bataille ouvert entre la légitimité de l'autorité constitutionnelle incarnée par le président et l'influence populaire dont bénéficie encore Sonko, notamment auprès des jeunes. Tandis que Faye mise sur les institutions étatiques et la stabilité politique, les partisans de Sonko continuent de brandir la force de la rue, soulevant des questions quant à l'avenir de la gouvernance dans l'une des démocraties les plus stables d'Afrique de l'Ouest. La crise actuelle n'est-elle qu'un simple différend politique passager ou le début d'une nouvelle phase de polarisation susceptible de redessiner les rapports de force dans le pays ?.
Le Sénégal est au bord du gouffre… Comment le conflit entre Faye et Sonko a-t-il éclaté ?
Sonko est une figure exceptionnelle de la vie politique sénégalaise ; cet homme, qui s'est constitué une large base de fans parmi les jeunes grâce à un discours contre la corruption et l'influence étrangère, a joué un rôle déterminant dans l'accession de Faye à la présidence après que ce dernier ait été empêché de se présenter lui-même.
Du créateur du président à son adversaire politique
Le président sénégalais Bassirou Diomêne Faye a limogé le Premier ministre Ousmane Sonko et dissous le gouvernement après des mois de tensions politiques, une décision largement perçue comme la fin d'une alliance qui avait porté le gouvernement actuel au pouvoir.
La décision a été annoncée à la télévision d'État par un décret lu par le conseiller présidentiel Omar Samba Ba, confirmant la destitution d'Ousmane Sonko et de tous les membres du gouvernement.
Le récit complet de la crise de gouvernance au Sénégal
Le cas sénégalais semble unique, car le président Faye doit une grande partie de son ascension au pouvoir à Ousmane Sonko, qui aurait été le candidat présidentiel naturel s'il n'avait pas été empêché de se présenter en raison d'une condamnation dans une affaire de diffamation.
Ces derniers mois, les relations entre les deux hommes se sont rapidement détériorées, même si ensemble, ils ont mené le parti PASTEF à une victoire écrasante au premier tour de l'élection présidentielle de 2024 sur un programme qui promettait de lutter contre la corruption et d'instaurer un vaste changement politique.

Malgré l'immense popularité de Sonko, le président Faye dispose de pleins pouvoirs constitutionnels lui permettant de destituer le Premier ministre par décret présidentiel.
Comment est née la “ soncomanie ” ?
Avant les élections de 2024, Ousmane Sonko était devenu l'une des figures de l'opposition les plus importantes au Sénégal, notamment auprès des jeunes qui voyaient dans sa rhétorique nationaliste africaine et anti-française l'expression de leurs aspirations politiques et économiques.
Son rejet de l'hégémonie étrangère et ses critiques acerbes des élites traditionnelles ont trouvé un large écho dans les rues sénégalaises, donnant naissance au terme “ sonkomanie ” pour décrire l'enthousiasme populaire et le soutien considérable dont il bénéficie auprès des jeunes.
Dans un discours prononcé devant les partisans du parti PASTEF, Sonko a accusé le président Faye de “ ne pas avoir su diriger ”, arguant qu'il ne lui avait pas apporté un soutien suffisant face aux critiques dont il faisait l'objet, ce qui révélait l'ampleur des désaccords qui s'intensifiaient au sein du pouvoir.
Une carrière politique remarquable
Ce n'était pas la première fois que Sonko était démis de ses fonctions. Cet homme, qui travaillait comme inspecteur des impôts, avait déjà été licencié après avoir accusé un haut fonctionnaire de corruption.
En 2014, il a fondé le Parti des Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l'Éthique et la Fraternité, connu sous l'acronyme “ PASTEF ”, qui a bâti sa popularité sur un discours anticorruption et des appels à des réformes politiques et économiques radicales.

Sonko, 51 ans, possède un charisme politique remarquable qui lui a valu un large soutien parmi la jeunesse sénégalaise.
Lors des élections de 2019, il est devenu le plus jeune candidat présidentiel de premier plan de l'histoire moderne du pays, terminant à la troisième place, mais il a réussi à se constituer une solide base populaire qui n'a cessé de s'élargir.
Lorsqu'il fut empêché de se présenter aux élections de 2024 en raison de sa condamnation pénale, il proposa la candidature de son collègue Basiru Diomae Faye à la présidence, ce qui contribua grandement à la victoire de ce dernier dès le premier tour.
Après l'arrivée au pouvoir de Fay, Sonko fut nommé Premier ministre, mais des désaccords commencèrent rapidement à apparaître concernant la direction du gouvernement et la gestion du pouvoir.
Sonko est-il propriétaire de la rue ?
Malgré son limogeage, Sonko jouit toujours d'une popularité importante, notamment auprès des jeunes qui constituent le cœur de ses supporters.
Mais la question qui se pose aujourd'hui est la suivante : ce soutien populaire peut-il se transformer en une force politique capable d'imposer de nouvelles règles du jeu ?

Les observateurs estiment que Sonko bénéficie d'un soutien populaire qui pourrait dépasser celui du président Faye, mais l'essentiel de ce soutien provient des jeunes et des adolescents, un groupe capable de mobiliser les rues et d'organiser des manifestations, mais pas nécessairement le meilleur garant de la victoire aux urnes.
Conflits de rue et lutte de pouvoir
Il semble que le différend entre les deux hommes ait atteint un point de non-retour, rendant difficile un retour aux accords antérieurs. Les partisans de Sonko estiment qu'il est le principal artisan de l'accession de Faye à la présidence et que son éviction du poste de Premier ministre constitue une tentative de marginaliser la figure la plus influente du camp du pouvoir.
À l'inverse, le président Faye s'appuie sur les institutions étatiques, le soutien des figures politiques traditionnelles et l'influence des ordres soufis, qui représentent l'un des centres d'influence les plus importants de la vie politique sénégalaise.
Faye bénéficie également de circonstances internes, régionales et internationales complexes qui incitent une grande partie de la population sénégalaise à privilégier la stabilité politique plutôt que de s'engager dans des conflits ouverts susceptibles de menacer l'économie et les conditions sociales.
Où va le Sénégal ?
L'avenir des relations entre les deux hommes reste ouvert à plusieurs possibilités, car le président Faye détient toujours les clés du pouvoir constitutionnel, tandis que Sonko conserve une capacité manifeste d'influencer la rue et de mobiliser ses partisans.
Bien que la balance penche actuellement en faveur du président, le phénomène de la “ Sonkomanie ” n'est pas encore terminé. L'homme qui a porté le président au pouvoir reste très présent dans la conscience politique d'une large partie de la population sénégalaise, et il pourrait bien trouver dans les années à venir une nouvelle occasion de revenir sur le devant de la scène.
Le Sénégal est aujourd'hui confronté à un test politique important : le président Bassirou Diomène Faye réussira-t-il à refermer la porte qu'il a ouverte en limogeant Ousmane Sonko, ou le leader populiste reviendra-t-il bouleverser l'équilibre politique du pays avant les élections de 2029 ?



