De la richesse aux hypothèques : comment le pétrole du Soudan du Sud est-il devenu l'otage des tribunaux internationaux ?
Une décision de justice britannique empêche Juba de conclure de nouveaux contrats de prépaiement.

Écrit par : Mohammed Omran
Dans une décision sans précédent, la Haute Cour de Londres a émis une ordonnance empêchant le gouvernement Soudan du Sud Juba s'est vue interdire de conclure de nouveaux contrats de prépaiement pour ses ventes de pétrole, au profit de la société de négoce mondiale BP Energy, qui accuse Juba de ne pas avoir livré les cargaisons de pétrole contractuelles pour 2024 et 2025, en attendant une autre audience le 5 juin.

Le début de l'histoire
L'an dernier, BP Energy a engagé des poursuites judiciaires devant les tribunaux londoniens pour contester les allégations selon lesquelles le Soudan du Sud n'aurait pas livré le pétrole acheté dans le cadre d'accords de prépaiement en 2024 et 2025.
Détails du document
Le document judiciaire indiquait qu'une nouvelle audience concernant la décision se tiendrait le 5 juin, la première s'étant déroulée en l'absence des avocats de la défense. Jusqu'à cette date, ou avant si le Soudan du Sud s'acquitte de ses dettes, le Soudan du Sud ne doit accepter aucun nouvel acompte ni conclure aucun accord ayant valeur d'acompte, de la part d'un tiers, en lien avec toute livraison de pétrole brut Dar Blend ou Nile Blend, comme stipulé dans l'avis de sanction.

Le jugement ajoute que toute autre personne ayant connaissance de l'affaire et qui fait quoi que ce soit permettant aux défendeurs de violer les termes de l'accord peut également être considérée comme coupable d'outrage au tribunal et peut être emprisonnée, condamnée à une amende ou voir ses biens confisqués.
L’affaire intentée contre le Soudan du Sud illustre les risques auxquels sont exposés les négociants en matières premières lorsqu’ils concluent des accords de préfinancement pour garantir leurs achats de pétrole.
Le sous-secrétaire au Pétrole du Soudan du Sud, Santino Ayuel Longar, et le porte-parole du gouvernement, Ateny Wek Ateny, n'ont pas immédiatement répondu à la demande de commentaires de Reuters.

En novembre dernier, BP Energy a laissé expirer une ordonnance judiciaire concernant une cargaison de pétrole spécifique en provenance du Soudan du Sud après avoir conclu un accord à l'amiable avec le ministère du Pétrole pour régler ses différends.
BP Energy a chargé sa première cargaison en février de cette année dans le cadre d'un contrat de prépaiement jusqu'en 2025, mais a déclaré n'avoir reçu aucun pétrole à charger depuis lors.
Un porte-parole de BP Energy a déclaré : “ Cette décision de justice constitue une étape positive et importante, car elle contribuera à garantir que davantage de cargaisons de pétrole brut restent disponibles pour la République du Soudan du Sud afin qu'elle puisse remplir ses obligations envers BP Energy, plutôt que d'être allouées dans le cadre d'accords de prépaiement supplémentaires avec des tiers. ”.
Qui gagne et qui perd ?
La décision du tribunal a coupé les rentrées d'argent immédiates du gouvernement à un moment extrêmement délicat, ce qui pourrait aggraver les différends entre les factions de l'élite dirigeante concernant la répartition de revenus déjà maigres.
Les répercussions s'étendent également au Soudan voisin, car le pétrole du sud transite par ses oléoducs jusqu'à Port-Soudan, ce qui signifie que toute perturbation du flux des exportations jette une ombre sur les revenus déjà limités de Khartoum.
À l'inverse, certains observateurs estiment que ce vide pourrait inciter des acteurs extérieurs au système financier occidental, principalement des entreprises chinoises ou des financiers asiatiques, à investir dans les ressources pétrolières du Sud en échange de financements alternatifs, échappant ainsi au contrôle des tribunaux britanniques.

Trois itinéraires vers Juba
Le gouvernement a trois options : soit céder à la pression et négocier un accord avec BB Energy avant la session de juin, soit contourner la décision en se tournant vers des financiers hors du système occidental, soit sombrer dans une paralysie financière qui pourrait bloquer le versement des salaires des militaires et des employés et rouvrir la porte à des troubles dans un pays dont les plaies de la guerre civile ne sont pas encore cicatrisées.
Quoi qu’il en soit, la crise révèle l’ampleur de la fragilité des économies dépendantes d’une seule ressource, et la rapidité avec laquelle les contrats de financement peuvent, au fil du temps, se transformer en un instrument de pression menaçant la souveraineté des pays.

Pétrole : entre richesse et endettement
Depuis l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, le pétrole a représenté le plus grand espoir pour la construction du nouvel État, mais il est progressivement devenu une source de crises politiques et financières, en raison d’une mauvaise gestion, de conflits internes et d’une dépendance quasi totale aux revenus pétroliers.
Aujourd'hui, la bataille ne semble plus seulement porter sur les livraisons de pétrole ou les contrats commerciaux, mais sur la capacité d'une nation émergente à maintenir sa souveraineté économique dans un monde contrôlé par les marchés, les tribunaux et les sociétés financières transnationales.



