Après la Conférence sur les océans au Kenya : l’économie bleue est-elle une opportunité ou une nouvelle forme d’exploitation ?
Écrit par : Ayman Ragab
Du 16 au 18 juin à Mombasa, au Kenya, s'est tenue pour la première fois sur le sol africain la conférence “ Notre Océan ”, avec la participation de plus de 100 gouvernements, entreprises et organisations de la société civile, où 320 nouveaux engagements d'une valeur de 6,4 milliards de dollars ont été annoncés pour renforcer la protection des océans, soutenir la pêche durable, s'adapter au changement climatique et développer l'économie bleue.
Mais derrière ce climat de promesses et d'engagements, une question plus complexe se pose : le problème réside-t-il dans un manque d'engagements ou dans la manière dont les océans sont gérés ?
L'océan ne connaît pas les divisions imposées par les institutions. Il forme un système unique et interconnecté, ses eaux, ses courants et ses créatures évoluant sans se soucier des frontières politiques ou administratives. Or, les humains ont réparti les responsabilités entre divers ministères, budgets, accords et institutions, de sorte que chaque entité gère une partie du système sans en assumer la responsabilité dans son ensemble.
Cette fragmentation ne se manifeste pas sous la forme d'une catastrophe évidente, comme une marée noire ou une plage polluée, mais opère plutôt silencieusement à travers des conflits de juridiction, de multiples donateurs, des rapports redondants et un décalage entre les décisions prises et la réalité des communautés côtières.
Les mangroves sont un exemple de ce problème
Les forêts de mangroves incarnent parfaitement ce dilemme : pour les négociateurs climatiques, elles constituent un réservoir de carbone bleu ; pour les experts en biodiversité, elles représentent un habitat pour les espèces ; pour l'industrie de la pêche, elles servent de nurseries pour les poissons ; et pour les planificateurs de la gestion des catastrophes, elles constituent une barrière naturelle protégeant les côtes.

Quant aux personnes qui vivent à proximité, c'est une source de nourriture, de combustible, d'ombre, de souvenirs et de stabilité.
Toutes ces visions sont justes, mais les systèmes administratifs les traitent souvent comme des dossiers séparés : un projet pour le carbone, un autre pour la biodiversité, un troisième pour la résilience et un quatrième pour soutenir les femmes travaillant dans le secteur de la pêche, selon African Arguments.
Il en résulte une augmentation de l'activité, mais un changement réel qui reste limité.
Des questions répétées et un manque d'écoute
Dans de nombreuses communautés côtières, la même scène se répète : une équipe arrive pour étudier l'impact du climat, une autre pour étudier les espèces menacées, une troisième pour connaître les besoins des femmes et une quatrième pour enquêter sur la pêche illégale.
Les sociétés donnent souvent les mêmes réponses, et leurs expériences se transforment en de multiples rapports, mais cette quantité d'informations ne se traduit pas nécessairement par de meilleures décisions.
Ainsi, la distraction se substitue à une véritable participation.
C'est un problème politique, et pas seulement administratif.
Ce système permet à chacun de se dédouaner sans que personne n'en assume l'entière responsabilité. Lorsque les compétences se chevauchent, il devient difficile de déterminer les responsabilités en cas de défaillance.

Des chiffres importants, comme l'annonce par la conférence “ Notre Océan ” d'une mobilisation de 6,4 milliards de dollars, soulèvent également des questions quant à l'ampleur réelle de ce nouveau financement et à la part qui parviendra réellement aux communautés côtières.
Les promesses ne signifient pas nécessairement leur mise en œuvre, et les annonces ne garantissent pas que les ressources parviendront à ceux qui en ont besoin.
Les pêcheurs... L'épisode oublié
Les effets de cette fragmentation sont particulièrement visibles dans le secteur de la pêche. Un pêcheur artisanal peut servir de source de données sur les captures pour un ministère, de dossier de sécurité pour un autre et de travailleur informel pour un troisième, sans pour autant être pleinement reconnu par aucun d'eux.
L’étude de la FAO intitulée “ Mettre en lumière les récoltes cachées ” indique que la pêche artisanale représente au moins 401 TP3 000 tonnes des prises mondiales totales et est liée aux moyens de subsistance d’une personne sur douze dans le monde.
Cependant, le travail côtier demeure parmi les emplois les plus dangereux et les moins protégés, existant à la croisée de plusieurs catégories sans appartenir clairement à aucune d'entre elles.
La pêche illégale, non déclarée et non réglementée coûte également aux économies africaines entre 11 et 13 milliards de dollars par an, selon des estimations largement diffusées.
L’économie bleue : une opportunité ou une nouvelle forme d’exploitation ?
Les appels se multiplient en faveur du développement de l'économie bleue en Afrique, mais la question fondamentale ne porte pas seulement sur l'importance de cette économie, mais aussi sur qui a le droit d'en fixer les règles et qui en bénéficie.
Les ports, les réserves marines, les marchés du carbone et les accords d'accès aux ressources marines peuvent générer d'importants avantages économiques, mais ils peuvent aussi marginaliser les communautés côtières si celles-ci ne sont pas associées au processus décisionnel.
Une économie bleue qui ne promeut pas les droits des populations dépendantes de la mer ne représente pas une transformation durable, mais peut devenir une nouvelle forme d'exploitation.
Le véritable test aura lieu après les conférences.
Le monde a été témoin d’étapes importantes dans le domaine de la protection des océans, notamment l’entrée en vigueur de la Convention sur la haute mer le 17 janvier 2026 et l’engagement mondial de protéger 301 000 tonnes de terres et de mers d’ici 2030.

Notre initiative Océan a également permis de recueillir plus de 3 200 engagements d’une valeur de 176 milliards de dollars depuis 2014.
Mais le véritable test ne réside pas dans le nombre de conférences ou le volume de communiqués de presse, mais dans des questions plus directes :
Assurez-vous un suivi des engagements après leur annonce ?
Les communautés locales participent-elles à la conception des projets avant leur mise en œuvre ?
Les pêcheurs seront-ils reconnus comme titulaires de droits ?
Ces données servent-elles à élaborer de meilleures politiques ou uniquement à des fins de reporting ?
L'océan ne connaît ni frontières ministérielles ni lignes budgétaires. Ces divisions sont artificielles, mais leur persistance compromet leur capacité à le protéger.
Le problème n’est pas la fragmentation de l’environnement, mais la répartition du pouvoir chargé de sa gestion et de sa protection, qui fait que tout le monde est présent, mais personne n’est pleinement responsable.



